Billet d'humeur 22 · La page sans visage, j'y étais déjà

Octobre 2026

Dimanche, 7h23. J'avais décidé de lâcher Instagram. Au premier café, X m'a servi la promesse parfaite pour me faire changer d'avis.

Le message arrive dans mon fil par un repost. Une sirène rouge en ouverture, « URGENT » en majuscules. On m'y promet une page Instagram lancée de zéro et monétisée en 120 jours, « sans jamais montrer votre visage ». Sans dépenser un euro pour publier. Et avec Claude, l'assistant d'IA que j'utilise presque tous les jours.

L'argumentaire suit. Un horizon à 500 000 abonnés. Des marques prêtes à payer pour accéder à ce public. Puis la comparaison qui m'a fait poser ma tasse : on serait au début, comme ceux qui ont acheté de l'immobilier dans les années 80 ou du Bitcoin en 2014. Un chiffre invérifiable, 1 % des utilisateurs qui créeraient vraiment. Et la chute : ne regrettez pas dans cinq ans, décidez maintenant.

Capture d'un post X promettant une page Instagram monétisée en 120 jours sans montrer son visage
Le post croisé dimanche matin, traduit automatiquement par X.

J'ai souri. Puis un peu moins.

Le client idéal, c'était moi

Il faut bien avouer que ce post me visait en plein cœur. Ma page Instagram, je l'ai créée. Elle a même été mon canal principal. Des Reels avec un avatar iCARE, une voix off, et JAMAIS je n'ai parlé face caméra.

Une page sans visage, donc. Le modèle exact vendu ce matin.

Avec un détail que le post oublie de préciser : le compteur le plus haut de ma grille affiche 152 vues. On est assez loin du demi-million.

Grille de publications Instagram iCARE avec leur nombre de vues, de 13 à 152
Ma grille Instagram. Regarde les compteurs.

Et puis j'ai tout arrêté. Une pause voulue, réfléchie, que personne ne m'a imposée. J'avais de quoi publier tous les jours. C'est justement ça qui a commencé à m'inquiéter.

Produire n'a jamais été le problème

Oui, Claude peut fabriquer une page entière. Les visuels, les légendes, le calendrier, les hashtags. Je m'en sers pour préparer mes contenus, je sais ce qu'il sait faire. En une soirée, on remplit un mois.

Et après ?

Dans ce post, le public est une marchandise qu'on revend aux marques. Moi, j'écris pour des collègues. Ceux qui m'arrêtent entre deux portes avec une question sur leur iPad, ceux qui me lisent ici. Ceux-là repèrent le contenu creux en trois secondes. Moi aussi, d'ailleurs. Je scrolle les mêmes « 10 prompts pour enseignants » qu'eux.

Une page nourrie chaque jour par une IA, sans personne derrière, c'est très exactement ce que je n'ai pas envie de lire. Je ne vois pas pourquoi je l'écrirais.

Ce que j'attends de ma propre page

Du contenu de qualité. Du pas-déjà-vu. De l'authentique, du vrai. Écrit comme ça, on dirait un slogan, je sais. Alors je traduis.

Montrer une séance qui a raté, et pourquoi. Montrer l'outil que j'ai abandonné au bout de trois semaines. Expliquer pourquoi je garde le carnet papier à côté de l'iPad. Publier rarement, et seulement quand j'ai vu en classe quelque chose que je n'avais lu nulle part.

Ça ne se monétise pas en 120 jours. Ça se construit lentement, et ça peut très bien ne jamais décoller. J'accepte le risque.

La raison que je n'avais pas écrite

Reste un détail. Ce fameux avatar, la stratégie a bon dos.

J'ai la trouille de me filmer.

La trouille de la lumière blafarde de la cuisine, du « euh » toutes les quatre secondes, de cette tête que je ne reconnais jamais en vidéo. Je parle devant une salle de parents à la réunion de rentrée sans trembler. Un iPhone posé sur une pile de manuels me paralyse.

Alors le jour où Instagram reviendra, il y aura peut-être ma tête. Ou un avatar mieux coiffé que moi. Une chose est sûre : ce ne sera pas dans 120 jours.

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