Billet d'humeur 11 — Ce qui s'automatise ne vaut plus rien

Juin 2026

Un tweet est passé devant mes yeux ce soir. Un gamin de 17 ans, 12 chaînes YouTube, 100 000 dollars par mois, trois heures de travail et le reste géré par des machines. La chute du post : « Ce business n'a rien à voir avec le talent. »

Il a raison. Et c'est exactement pour ça que ça me dérange.

Je vais te résumer le système, parce qu'il est réel.

  • Claude crache trente idées de sujets par semaine.
  • ElevenLabs pose une voix sur chaque script en quarante secondes.
  • CapCut assemble images et son tout seul.
  • Un script Python guette les pics de trafic et balance les uploads.

Vingt-quatre vidéos par jour, douze chaînes, aucune main humaine sur le clavier après le réglage initial.

Techniquement, ça tient. Je ne vais pas faire semblant du contraire. Les outils existent, j'en utilise moi-même certains. La chaîne de production décrite n'a rien d'un fantasme.

Ce qui est un fantasme, ce sont les chiffres

Zéro, puis quatre mille, puis cent mille en douze mois : une courbe trop lisse pour être honnête, sans une seule capture d'écran pour l'étayer, postée par un compte certifié qui se traduit tout seul du turc.

Et surtout : YouTube passe son temps à démonétiser et purger ce genre de fermes à contenu. Une usine à vingt-quatre vidéos quotidiennes a l'espérance de vie d'un moustique. Le récit oublie poliment de le mentionner. Et je suis fatigué de voir ces contenus pulluler sur les réseaux.

Mais mettons les chiffres de côté

Même si tout était vrai, même si le môme empochait vraiment ses cent mille dollars, il y a une phrase dans ce tweet qui devrait tous nous arrêter net : « Ce business n'a rien à voir avec le talent. »

Il le dit comme une bonne nouvelle. Moi je l'entends comme un aveu.

Parce que si ça n'a rien à voir avec le talent, alors ça n'a rien à voir avec personne.

Ces vingt-quatre vidéos quotidiennes ne sont le point de vue de personne. Elles ne racontent l'expérience de personne. Elles n'ont coûté ni une nuit blanche, ni un doute, ni une intuition. Elles existent parce qu'un script a détecté un pic de trafic. C'est tout. C'est de la matière qui remplit un trou, calibrée pour être regardée trois secondes et oubliée la quatrième.

Et c'est là que ça me ramène à nous

À ce que je fais ici, à ce que je raconte à mes collègues sur l'IA. On entre dans un moment où produire du contenu ne coûte plus rien. Plus rien. Un texte, une voix, une vidéo, une image — la machine en fabrique à la chaîne pour le prix d'un abonnement.

Et quand quelque chose ne coûte plus rien à produire, ce quelque chose ne vaut plus rien.

Ce qui devient rare, alors, ce n'est pas le contenu. C'est tout l'inverse.

  • C'est la voix qui parle de quelque part.
  • C'est celui qui a vécu la chose avant de l'écrire.
  • C'est le prof qui a raté sa séance avant de comprendre comment la réussir, le directeur qui a transpiré sur une décision, la personne qui met son nom et sa tête derrière ce qu'elle affirme.

Le talent, justement. Le truc dont le gamin nous explique fièrement qu'on peut s'en passer.

On peut s'en passer pour fabriquer du bruit. On ne peut pas s'en passer pour dire quelque chose.

Alors oui, j'utilise ces outils

Je m'en sers pour aller plus vite, pour dégrossir, pour ne pas réinventer la roue à chaque fois.

Mais je ne les laisse jamais parler à ma place, parce que le jour où ils parlent à ma place, il n'y a plus de raison de m'écouter plutôt qu'eux. La machine peut écrire mille billets cette nuit. Aucun ne t'aura regardé dans les yeux.

Le gamin a vingt-quatre vidéos par jour. Il n'a rien à dire.

Les deux vont parfaitement ensemble.

💡 Ce qui me conforte dans ma pratique

L'IA ne me fait pas peur quand elle m'aide à dire mieux ce que j'ai à dire. Elle m'inquiète quand elle remplace le fait d'avoir quelque chose à dire. La différence tient en un mot : l'incarnation. Tant que je reste celui qui a vécu, douté, testé et raté avant d'écrire, aucune machine ne peut prendre ma place. Le jour où je l'oublie, elle le fera sans effort.

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